Cargo J6 : le jour de la Baleine

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J’ai l’impression que mon corps s’est habitué au mouvement du navire. Ou alors est-ce la mer qui est plus calme que hier ? Peut-être aussi. En tous cas je peux gambader joyeusement tout autour du bateau aujourd’hui. Il fait par contre toujours bien froid à l’intérieur, le pull est de rigueur.

Nous avons rendez-vous ce matin avec le capitaine pour qu’il nous montre le fonctionnement du mail qu’il a créé pour chaque passager. Ils seront envoyés (et reçus) avec le reste des envois quotidiens d’informations techniques du bateau. Certains navires plus récents permettent une connexion à internet complètement ouverte et accessible à tous partout (là nous devons passer par un unique ordinateur à côté de la cabine du commandant), avec un paiement en fonction de la consommation. Ce système sera installé sur le Fort Saint Louis lors du prochain voyage.

Après la sieste de rigueur, je descends à nouveau faire un tour tout en bas. C’est là où on sent le mieux le navire vivre, les containers craquer quand on bascule à droite puis à gauche.

C'est ici qu'on joue au roi du monde
C’est ici qu’on joue au roi du monde

Je monte sur le petit banc à l’extrême avant du navire. Quel silence délectable ! Plus de vibration, plus de bruit de moteur, même plus le bruit des flots qui s’ouvrent pour nous, et une vue dégagée des deux côtés ! Le meilleur endroit du cargo à n’en pas douter, et comme en prime nous avons le vent dans le dos, on ne le sent presque pas à cet endroit. C’est le parfait endroit pour lire, et il faut bien que je m’y mette, parce que je n’ai pas encore trop eu le temps d’avancer à ce niveau depuis le début.

Une baleine se cache sur cette photo
Une baleine se cache sur cette photo

C’est aussi l’occasion de scruter l’horizon, à la recherche d’indice du passage d’un banc de dauphins ou d’une baleine. Et cette fois-ci la chance est avec moi, car j’aperçois au loin un geyser qui se reproduit à intervalle régulier, et que je suis arrivé à photographier (voir-ci-dessus). Le cargo le rattrape et la dépasse, j’ai tout de même le temps d’apercevoir très nettement l’immense dos lisse et la nageoire dorsale de la baleine (ou du cachalot), à une cinquantaine de mètres à peine.

L'échelle de corde utilisée par le pilote pour monter à bord
L’échelle de corde utilisée par le pilote pour monter à bord

En se promenant ainsi sur cette partie du bateau, je ressens beaucoup la peur de glisser et de chuter dans l’eau pour me retrouver très vite seul perdu au milieu de rien. C’est clairement un endroit qui nécessite un minimum d’attention. La signalisation est toutefois  très présente et préventive, notamment avec un code couleur bien respecté. Rouge et blanc, ce sont les instruments nécessaires à la bonne marche du navire, zébré jaune et noir, attention c’est amovible ou c’est une zone de travail, et orange pour tout ce qui est secours, bouées, gilets de sauvetages, canots, etc.

Un canot de sauvetage
Un canot de sauvetage

Autre point, sur chaque pont se trouve toujours un plan avec le positionnement des passagers et de l’équipage dans les cabines, et dans pratiquement chaque bureau on trouve un document punaisé au mur avec la photo et le nom de chaque personne à bord. La signalisation est très présente et on sent que la sécurité est toujours au centre de l’attention.

Safe Working Load : 50 tonnes
Safe Working Load : 50 tonnes

La mer est toujours là, immuable, mais bien vivante, à jouer sans cesse avec le vent pour se remodeler. Et elle immense, elle est partout, et elle sera toujours là, aussi loin que l’homme sera l’homme et même après — surtout après.

Ce soir nous changeons encore d’heure, hop encore une journée à 25h ! Nous sommes littéralement dans une faille spatio-temporelle, dérivant au milieu de nulle part. Qu’il est bon de se perdre dans la contemplation de ce nulle part, on se laisse aller à la sérénité absolue, on se propulse vers cet horizon dégagé, on s’oublie pour ne plus faire qu’un avec cet harmonie de couleurs et de formes.

Bonne nuit
Bonne nuit

Cargo J5 : vers l’Infini et au delà

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Ça tangue et ça roule bien ce matin, mon ventre commence à moyennement le supporter, et je fais moins le fier que dans la Manche. Le temps à tourner au gris dans la nuit, et il s’est même mis à pleuvoir. Mais la mer reste calme, même si on a plus le sentiment d’être remué que celui d’être bercé maintenant. J’ai du mal à rester dans ma cabine, j’ai besoin de bouger, de prendre l’air  de voir la mer pour que ça aille un peu mieux.

Je passe mon temps à contempler l’horizon et la formation des vagues, elles me donnent l’impression de montagne qui sortent de terre, avec leurs multiples faces et leurs chocs qui en créent de nouvelles encore plus grandes. J’ai le sentiment que je pourrais passer mon temps à cela.

La planète-océan Atlantique
La planète-océan Atlantique

Je ne sais pas si c’est l’air marin qui fait ça, mais j’ai toujours très faim, et je me presse d’arriver au repas pour me restaurer comme il se doit. Le chef est français et nous prépare toujours des menus assez variés, avec entrée, plat, fromage et dessert. Il est d’ailleurs arrivé à me réconcilier avec le chou-fleur, ce n’était pas une mince affaire.
À propos d’air marin justement, je suis surpris de ne rien sentir du tout. Je ne retrouve nullement, que ce soit à quai ou en mer, cette odeur caractéristique légèrement salée.

Nous avons rendez-vous l’après-midi avec le second (tout autant sympathique que la second qui nous a quitté à Montoir) pour le briefing sécurité. Nous avons droit à une démonstration par un cadet de la combinaison de secours qui nous permet de résister au froid et de flotter sans effort. Puis nous faisons le tour du fonctionnement des différents appareils de la passerelle. Nous sommes à présent au large de l’Espagne, et le moteur a été poussé à 90% de sa capacité maximum, ce qui nous donne une vitesse de 20 nœuds. Cela va nous permettre de rattraper notre retard, et d’arriver à Pointe à Pitre lundi après-midi au lieu de mardi matin. Quand il n’y a pas de retard à rattraper, le moteur tourne moins vite pour des raisons de consommation de carburant. Mais cela n’est bien entendu pas pour les beaux yeux des passagers, mais pour la marchandise qu’il faut livrer en temps et en heure.

Le soleil revient en fin de journée, et avec lui les mouvements plus calmes du bateau. Je sors donc profiter du beau temps pour me perdre à nouveau dans cet horizon bleu et blanc, immobile mais toujours en mouvement.

Et puis ce soir nous reculons d’une heure nos montres encore une fois. Voilà donc deux journées de 25 heures l’une après l’autre (et ce n’est pas fini !). En d’autres lieux cela aurait pu être intéressant, ici nous n’avons déjà plus la même logique horaire.

Le soleil aura été timide aujourd'hui
Le soleil aura été timide aujourd’hui

Cargo J4 : on repart

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Après un détour par le petit-déjeuner et la salle de sport, on rencontre le chef mécanicien sur la passerelle qui tue le temps en enchainant les cigarettes. J’imagine qu’il n’a pas la possibilité de fumer en salle de machine, il doit venir prendre l’air tout en haut.
Il nous raconte notamment comment se passe les contrôles, et la tendance des chinois et des philippins à remplir toutes la paperasse qu’il faut pour être parfaitement carrés dans leur rendu d’inspection, mais sans pour autant procéder réellement à l’inspection et au remplacement des pièces défectueuses. Il faut cocher des cases sur cette magnifique photocopie couleur ? Cochons-les donc, comme ça mon patron aura l’impression que je fais consciencieusement mon travail. Les joies de la bureaucratie.

Il nous explique aussi que le cargo embarque du matériel pour Météo France, et qu’arrivé à une certaine distance des côtes, ils gonflent des ballons sondes qu’ils laissent s’envoler. J’ai hâte de voir ça !

Un paquebot italien
Un paquebot italien

Toujours dans l’attente des dockers nous voyons arriver un énorme navire de croisière italien, qui passe sous le pont, nous dépasse, fait demi-tour puis vient se garer juste devant nous. Une dizaine de bus arrivent au pied levé sur le quai pour embarquer tous ses touristes.

Camarade, choisi ton camp !
Camarade, choisi ton camp !

La grue se réveille enfin, décharge 8 containers, ouvre le ventre de notre cargo, décharge 3 autres containers puis enfin le coupable de notre retard est sorti. 26 tonnes de porc (je vous laisse faire le calcul de la valeur du machin, en fonction du prix au kilo chez votre boucher) qu’on laisse ici car elles n’auraient pas tenu la traversée sans réfrigération. On rempile dans l’autre sens, on ferme la cale, on rempile encore, on remonte la grue, on enlève la passerelle, et hop emballé c’est pesé on s’en va.

Voilà le coupable de notre retard
Voilà le coupable de notre retard

Juste après le pont, on trouve sur notre droite les chantiers navals de Saint-Nazaire, avec deux choses intéressantes à observer. Tout d’abord le Harmony of the Seas, un paquebot en construction, qui sera le plus grand du monde avec pas moins de 360 mètres de long, et qui pourra accueillir 8000 personnes. Et puis juste après, nous avons les deux frégates Mistral commandées par les russes, et qui attendent leur heure ici.

Le Harmony of the Seas
Le Harmony of the Seas

 

Les frégates (en gris au milieu de la photo)
Les frégates (en gris au milieu de la photo)

La sortie du port pose moins de problème que l’entrée, et il faut simplement faire attention au trafic. Il y a quelques petits navires de pêche ou quelques voiliers qui ont des trajectoires un peu trop perpendiculaires à la nôtre au goût du capitaine et du pilote. Il faut donc envoyer quelques coups de sirène pour faire fuir les intrépides pécheurs qui ne répondent par ailleurs pas à leur radio, et les suivre aux jumelles jusqu’à ce qu’ils virent de bord. Le capitaine peste doucement, il n’y a plus de respect pour les gros, il se fait couper la route allègrement.

Le pilote continue pendant ce temps là à donner la direction au timonier en anglais, qui lui la répète pour s’assurer de la bonne compréhension. Sa barre est toute petite (plus petite qu’un volant de voiture), et j’ai du mal à comprendre le sens de leur échange. Je n’essaye plus vraiment à vrai dire, je suis concentré sur le timonier que je trouve bien patient et courageux à rester debout (il n’a pas de chaise) et à suivre à la lettre ce qu’on lui dit. Je lui trouve par ailleurs une certaine ressemblance avec Jackie Chan, la petite barbichette en plus…

Une fois en pleine mer, deux de nos compagnons passagers nous annoncent avoir vu des dauphins à nouveau, alors même que je scrutais la mer aux jumelles 5 minutes avant. Décidément, ils me fuient !

Pour finir la journée, nous avons le droit à une petite annonce en anglais, français et philippin à propos du changement d’heure à venir. Et oui, c’est aussi ça les joies du voyage en cargo d’Est en Ouest, on gagne presque tous les jours une heure de sommeil. C’est beau non ?

Cargo J3 : à quai

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Au petit jour les grues sont toujours en pleine action, tout comme les dockers sur les quais. C’est un travail à la chaine qui n’en fini plus : les containers sont ramenés de leur rangée par des camions sous les grues, qui les prennent aussitôt pour les faire monter à bord. Tout semble chronométré tant cela est fluide dans l’enchainement des actions, chacun connait précisément son rôle.

Un des mystères du positionnement est résolu, ce sont les ingénieurs dans le bateau qui disposent de logiciels permettant de répartir la charge, entre les containers et le ballast (de l’eau de mer tout simplement). Cela permet de prévoir un tangage et un roulis acceptable en fonction de beaucoup de paramètres comme la forme du bateau mais aussi la densité de l’eau qui varie d’une zone du globe à l’autre par exemple. C’est moins fun que le classement par couleur, mais certainement plus sûr. Merci amis physiciens pour la modélisation de ces problèmes.

On fait le plein
On fait le plein

Nous sommes aussi ravitaillé en fioul, et pas qu’un peu ! 1200 tonnes ! On roule pas qu’à l’amour et à l’eau fraîche…

Sur la passerelle encore vide d’officier, nous assistons à la fin du chargement, au repli des grues, à l’arrivée des nouveaux passagers et au changement d’équipe d’élève officier. Il n’y a plus le stress du premier départ, nous y avons déjà goûter, et je n’ai qu’une hâte  maintenant c’est de repartir. Mais c’est une hâte toute relative, car rien ne dépend de nous, on se laisse porter sans donner de prise au temps qui s’écoule. Et on observe. On observe les préparatifs qui donnent à notre départ un côté solennel. Notre cargo me donne toujours l’impression d’être un énorme animal qu’on caresse, qu’on brosse, qu’on nourrit pour lui donner du courage et de la force avant sa traversée.

La passerelle est toujours en place et nous sommes encore bien amarrés alors que tout le monde semble paré. Le Capitaine sort finalement nous annoncer qu’il y a un problème avec un container dont le système de refroidissement ne fonctionne pas. Il faut le débarquer avant de partir, mais comme les dockers sont rentrés et qu’on est dimanche, il faudra attendre demain matin. Nous allons donc devoir passer la journée à quai à cause d’un container mal réfrigéré, mais la marchandise est reine qu’il paraît.

Un tanker arrive dans la Loire
Un tanker arrive dans la Loire

Entre les parties de ping-pong et la sieste, c’est l’occasion de regarder simplement passer les autres bateaux. Le port de Montoir est plus petit que celui du Havre, mais il y a tout de même de nombreux navires à quai. J’ai aussi pris le temps de me renseigner sur les cargos immatriculés au Panama, et la raison est simple : aucun impôts sur les bénéfices, juste une taxe annuelle minime. Et puis officieusement les contrôles de sécurité locaux sont aussi plus laxistes, mais c’est une autre histoire. Quoiqu’il en soit, le Fort Saint Louis est 100% français, immatriculé à Marseille. Comment ça il a été fabriqué à Hong Kong ? Oui bon, zut.

Les quais de Montoir
Les quais de Montoir

Cargo J2 : on remonte la Manche

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Je me réveille après une très bonne nuit de sommeil, bercé par le doux roulis du bateau. Un regard par le hublot et j’aperçois la mer bien plus foncée que hier. Elle est par ailleurs moins plate que la veille, ce qui explique les mouvements du cargo. Je suppose que nous avons quitté la Manche pour rejoindre l’Atlantique.

Au petit déjeuner, je suis frappé par une découverte des plus surprenantes. En effet, il se trouve sur la table des officiers, parfaitement à la vue de tous, un immense pot de Nesquick ! On peut être commandant d’un immense cargo et manger du Nesquick au petit déjeuner, ce n’est pas incompatible. De là à imaginer que Barbe Noire mangeait des tartelettes à la fraise, il n’y a qu’un pas.

Le ciel est parfaitement bleu sans nuages, ce qui permet de suivre la course du soleil et d’en extrapoler notre cap : nous n’avons pas encore viré de bord pour descendre plein Sud après avoir contourné la Bretagne ! Moi qui pensais que nous serions à Montoir dans la journée, à ce rythme nous n’y serons pas avant ce soir au mieux.

À part lors des repas, je ne croise que très peu de personnes sur le bateau, bien qu’il y ait tout de même 6 officiers et une trentaine de membre d’équipage. Ils sont par ailleurs toujours très polis et courtois quand on les croise, l’ambiance est détendue.
Après le repas, mes aventureux compagnons de voyage m’emmène visiter la salle de sport qu’ils ont découvert. Elle abrite deux vélos d’appartement, un tapis roulant, une table de ping-pong et une grande bibliothèque.

Le roulis continue, de manière régulière, mais n’est aucunement gênant, il berce tout comme le ronronnement des machineries auquel je me suis déjà habitué.

Le chemin de ronde
Le chemin de ronde

Cela ne m’empêche pas de descendre tous les ponts pour rejoindre le chemin de ronde qui passe sous les containers, et d’arriver jusqu’à la proue.

La proue du cargo
La proue du cargo

Le sol y est jonché de cordage et de chaîne qui servent à nous amarrer, mais ce qui surprend le plus c’est le silence. Le ronronnement régulier du navire est très atténué à cet endroit, et surtout le bruit des machineries est inaudible. Seul le très léger son du navire fendant les flots se fait entendre. Je n’ai pas encore eu le courage de monter sur le promontoire tout à l’avant, qui surplombe complètement l’océan. Une prochaine fois peut-être !
Un de mes compagnons passagers me dit avoir aperçu des dauphins à l’avant du bateau il y a quelques minutes à peine, alors je me pose contre le bord, je me penche, je scrute. J’attends j’attends, mais ils ne viennent pas ! Tant pis, ce n’est pas les occasions de descendre ici qui manquent de toute façon.

En début de soirée, une île apparaît à l’horizon, puis la terre ferme et l’embouchure de la Loire, et au loin le dessin caractéristique du pont de Saint-Nazaire.

Saint-Nazaire nous voilà !
Saint-Nazaire nous voilà !

Le pilote du port nous rejoint pour nous faire entrer par la grande porte, à une allure de sénateur, comme des rois venant se faire acclamer par les foules massées sur les berges. Tout le monde est au petit soin pour notre cargo, on aperçoit déjà le mouvement des dockers qui s’apprêtent à nous amarrer, et 2 petits bateaux pousseurs nous escortent pour nous faire manœuvrer. C’est à ce moment que les compétences du pilote entre en jeu, il connaît son port par cœur et donne les consignes au capitaine pour diriger son navire au mètre près. Nous effectuons un demi-tour (rappel, le cargo fait 200 mètres de long) en frôlant littéralement le quai et un autre cargo déjà amarré, avec l’aide des bateaux pousseurs, et sous l’œil du pilote qui maitrise parfaitement son sujet.

Le pilote à gauche, le capitaine à droite
Le pilote à gauche, le capitaine à droite

 

Demi-tour et créneau
Demi-tour et créneau

Il faut plusieurs dizaines de personnes pour manœuvrer et arrimer solidement notre cargo. Et dès que c’est fait, le ballet des grues et du chargement/déchargement reprend de plus belle. Le (la) second nous annonce qu’il va y avoir 400 « moves », c’est à dire déchargement et chargement de container, et que ce travail durera toute la nuit et se poursuivra demain matin.

Le contenu des containers n’est pas connu, sauf pour ceux qui sont déclarés en « dangereux » car en cas de feu il faut savoir ce qu’ils contiennent pour réagir de manière appropriée. Et qui rentrent dans cette définition là, nous avons des voitures et du shampoing. Pour le reste tout types de produits manufacturés. Par contre pour le retour c’est beaucoup plus simple, il n’y a que des bananes, des ananas et du rhum (ainsi que des containers vides qu’ils faut bien ramener en France).

Nous sommes arrivés à 21h environ, ce qui fait 31h de voyage pour faire Le Havre – Nantes. On commence à prendre conscience des distances et des vitesses avec ça.

 

Cargo J1 : le départ

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Après un parcours dans le labyrinthe des terminaux havrais, me voici embarqué sur le Fort Saint Louis. J’apprends par le second (qui est une femme d’ailleurs, dit-on la seconde dans ce cas là ?) que nous serons 7 passagers et un chien, et que tout un pont nous est dédié. Le briefing de sécurité s’effectuera à Montoir-de-Bretagne (près de Nantes) lors de notre escale, quand tous les passagers auront embarqué.

Le garçon d’hôtel me conduit à ma cabine et sur le chemin me montre la salle à manger puis la salle commune de « divertissement ». La cabine en question est plutôt spacieuse, avec un grand lit, un bureau, un canapé et plusieurs placards, ainsi que bien sûr une salle de bain. Curieusement pour un navire construit en 2002, la décoration me semble tout droit tirée des années 70. Mobilier en bois, murs beiges en imitation bois, téléphone et lampe de bureau d’époque, rien n’a été oublié dans la reconstitution.
Le seul petit désagrément c’est la clim dans toutes les pièces, qu’on ne peut pas complètement couper, simplement réduire au maximum, ce qui ne n’arrête pas le bruit du souffle d’air qui arrive. Mais j’imagine qu’on s’y habitue. Peut-être sera-t-elle d’ailleurs la bienvenue quand nous nous rapprocherons des latitudes plus chaudes, pour l’instant il fait bien frais naturellement à bord.

Je profite de mon hublot pour observer les docks et les containers à perte de vue. Je suis avidement le chargement et j’essaye d’en démêler tous les secrets. Dans ce nouveau labyrinthe géant, se déplacent sans répit ces engins haut sur pattes qui me donne l’impression d’insectes dans leur nid.

Les insectes du port
Les insectes du port

Ils déplacent et transportent les containers jusqu’aux énormes grues, qui se chargent ensuite de leur trouver une place dans le casse-tête du cargo déjà bien rempli. Comment les insectes savent-ils précisément dans quelle rangée et dans quelle pile se trouve le container qu’ils doivent rapporter ? Comment sont-ils rangés ensuite sur le cargo ? Par poids ? Par destination ? Par type de contenu ? Par couleur ? Je m’interroge sur le système qui doit gérer tout cela. Étant donné que de l’extérieur il n’y a rien qui ressemble plus à un container qu’un autre container, n’y a-t-il pas parfois des erreurs ? N’ouvre-t-on pas parfois un container en pensant y trouver un lot entier de cravate fabriquées à la main au Pérou pour y trouver à la place une cargaison de licornes en plastique made in China ? Existe-t-il un service de container perdu comme à l’aéroport ?

Les grues jouent à Tétris
Les grues jouent à Tétris

Le déjeuner est l’occasion de rencontrer le couple de voyageur qui m’accompagne pour l’instant, et qui voyage également pour la première fois à bord d’un cargo. Nous filons sans tarder sur la passerelle pour assister au départ, en début d’après-midi. Quelques minutes à peine après avoir chargé le dernier container, le quai s’éloigne. Nous croisons quelques autres cargos encore amarrés, autrement plus monstrueux que le nôtre (qui fait pourtant déjà 200 mètres de long, enfin 2 terrains de football comme ils disent sur TF1), où sont empilés par dizaine les containers.

Puis c’est au tour du port et du Havre en lui-même de disparaître au loin, et nous sommes « rapidement » hors de vue de la côte, entourés de toutes part par la Manche. Elle est pareil à une immense piscine qui supporte sereinement notre poids, et paraît d’une tranquillité étonnante.

La mer de mon hublot
Le vieil hublot et la mer

En plein vent sur la passerelle à l’extérieur, il y a de quoi défriser un mouton écossais, et je me rends vite compte que le T-shirt n’est pas l’habit de circonstance. Il faut sortir couvert, et à vrai dire rester couvert à l’intérieur aussi car cela se rafraichi très vite.

Je suis pris de quelques sentiments de vertige quand je tourne la tête vers le haut, face à cette mise en abyme entre la mer à perte d’horizon, le ciel qui s’y lie et moi, pendu entre les deux à une dizaine de mètres au dessus des flots.

Nous sommes loin des côtes, mais nous n’avons pas pour autant perdu (pas encore ?) la trace de l’homme. En effet la Manche est une véritable autoroute à navires en tout genre, et il y a toujours dans notre champ de vision plusieurs autres bateaux. Et tous sont bien rangés, sachez que sur la mer on navigue à droite (une bataille de plus gagnée contre les anglais).

La file des bateaux qui remontent
La file des bateaux qui remontent

Nous avons un cap plein Ouest, face au soleil qui commence maintenant à se coucher. Il est étrange de voir ses cargos qui nous entourent, filer tous dans la même direction, guider par l’astre solaire qui va s’abimer en mer droit devant nous, et qui nous montre le chemin en déroulant son tapis doré qu’il reflète sur les eaux calmes de la Manche. Cela semble être une course immobile, figée dans l’éternité des éléments.

La course immobile
La course immobile
Bonne nuit
Bonne nuit

Cargo J0 : Le Havre

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Puisque pour partir en cargo, c’est mieux d’être au bord de la mer, me voici arrivé au Havre où débute notre récit.

Le soleil est là, mais même en plein mois d’août, il ne faut pas s’en éloigner de trop pour ne pas avoir à enfiler de petite laine.
La ville en elle même offre quelques jolies perspectives et reste très aérée malgré sa taille (170 000 habitants). Cela vient très certainement de la mer dont on sent souvent la présence à l’horizon sans vraiment la voir, et des nombreux bassins parfaitement intégrés au paysage.

Bassin du commerce au Havre
Bassin du commerce au Havre

Mais cela est aussi dû à un évènement de l’Histoire, Le Havre a en effet été entièrement ravagé par les bombardements alliés à la fin de la dernière guerre, ce qui a entrainé sa reconstruction ex nihilo.
Une « opportunité » pour les architectes qui ont tout misés sur un matériau à la mode après guerre, le béton armé. Des milliers de bâtiments ont été construit en préfabriqué bétonné, dans un souci d’efficacité. Non ne fuyez pas, le béton armé, c’est beau.

Le béton, c'est beau
Le béton, c’est beau

Bon d’accord, il faut y ajouter des colonnes, des terrasses, des gardes-corps et des auvents pour casser la régularité grisâtre de la matière brute. Il y a bien quelques bâtiments dont on sent le poids du temps sur les épaules, mais dans l’ensemble tout est bien conservé et s’unit agréablement avec les constructions plus modernes.
Si vous n’êtes toujours pas convaincu, sachez que l’UNESCO à classer le centre-ville au patrimoine mondial de l’humanité il y a 10 ans, pour cette particularité architecturale.
Les années 1960 sont encore bien présentes dans le paysage urbain. Souvenez-vous de cette époque bénite où l’uranium servait à fabriquer des dentifrices ou à conserver des patates. Et bien au Havre, par excès de zèle pour le précieux métal, ils ont poussé le vice jusqu’à construire une centrale nucléaire en plein centre ville !

La centrale nucléaire du Havre
La centrale nucléaire du Havre

Bon d’accord, ce n’est qu’une salle de spectacle, mais avouez que la ressemblance est troublante.
Le Havre offre aussi une plage pour les courageux, et des nombreuses digues fréquentables à pied, ce qui me permet d’aller observer  le flux régulier des énormes navires qui quittent le port aujourd’hui, avant d’en faire de même demain.
Pour terminer la journée, je prends un peu de hauteur sur la colline qui surplombe la ville et la vallée de la Seine. Il y a là un ancien fort, reconverti en jardin botanique, et qui porte dorénavant un nom plus modeste : « Les Jardins Suspendus ».

Les Jardins Suspendus du Havre
Les Jardins Suspendus du Havre

 

Vue de la ville et du port
Vue de la ville et du port

Le syndrome du japonais en vacances

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Prendre des photos dans tous les sens, tout le temps, sous tous les angles quand nous sommes en voyage ou que nous visitons un lieu touristique (ou pas), parfois sans même savoir ce que nous prenons réellement en photo, entraîné que nous sommes par les photo-touristes autour, voilà un comportement que je remarque, à regret, de plus en plus autour de moi et dont je me rends moi-même coupable.

Cela se fait généralement au détriment d’autre chose, et nous empêche de prendre du temps pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, pour l’explorer en détail et pour partager ce moment si on a le plaisir d’être accompagné. Une image à elle toute seule n’est qu’un cliché figé, un souvenir c’est avant tout une odeur, une musique, une ambiance, une petite brise sur les joues, une émotion. La technique nous distrait du monde réel, les meilleures photos sont prises avec nos cinq sens, la meilleure carte mémoire est notre cerveau.
Un détail qui a son importance également ici, c’est la qualité de ces photos, généralement médiocre, qui nivelle par le bas ce qu’elles nous apportent. Une photo d’art nous montre plus qu’une image, une photo prise sur le vif sans réglages et/ou sans connaissances particulières est beaucoup plus terre à terre, ce n’est qu’un processus technique pour enregistrer la lumière qui frappe un capteur électronique, il en ressort beaucoup moins de choses. N’avez-vous jamais été déçu en revoyant une photo après coup, et en vous disant que le rendu n’était pas aussi bien qu’en vrai ? Il y a ce que nos yeux voient, et il y a ce que notre cerveau interprète ensuite. Il y a des choses dans l’expérience du moment présent qui ne sont pas figurables et que la photo ne peut pas retranscrire.

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Les appareils photo ne sont pas à proscrire pour autant, loin s’en faut, quelques images bien choisies permettent de faire resurgir du passé des éléments oubliés qui à leur tour apportent d’autres souvenirs plus précis pour raviver la flamme. Mais encore faut-il avoir quelque chose à raviver !
Nous ne pouvons pas mitrailler de photos et apprécier dans un même temps le moment présent, il faut faire un choix, graver des images et des émotions dans sa tête ou accumuler des clichés en vue d’hypothétiques soirées diapo qui ne passionneront pas grand monde et qui disparaîtront des mémoires aussi vite qu’elles ont été capturé par notre appareil photo. Même conséquence lorsqu’elles sont destinées aux divers réseaux sociaux : à l’oubli à très court terme.

Si la photo souvenir est une madeleine de Proust qui chatouille nos sens, la logorrhée d’images est un paquet industriel de madeleines dans un emballage plastique. J’ai trouvé dans un talk TEDx (lien en bas de l’article) quelques mots qui résument bien cela également : « la technologie a tué la magie, et l’a remplacée par des machines ».

Mais ce n’est pas une voie simple à suivre, avec tous nos appareils qui nous transforment en Lucky Lucke de la photo, on a tôt fait de se laisser entraîner vers le chemin de la facilité. Cela devient parfois même un réflexe de sortir son appareil photo ou son téléphone pour immortaliser un instant plaisant, de peur de regretter ensuite de ne pas en avoir gardé une trace, de peur de l’oublier. Je repense à ce voyage sur le Nil pour admirer le coucher du soleil, on se dit d’abord qu’il faudrait quand même prendre une photo pour garder un souvenir de ce moment, on s’aperçoit ensuite qu’il faudrait faire quelques légers réglages pour prendre le soleil de face, puis quand on arrive enfin à quelque chose de bien le soleil a bougé et a changé de couleur (et oui banane, c’est un peu le principe du coucher du soleil), il faut donc reprendre une nouvelle série de photos, et avant qu’on s’en rende compte Ra s’est endormi, nous laissant sur notre faim, sans avoir réellement profité de l’instant.

Le cerveau fonctionne très bien pour faire le tri dans notre mémoire, entre les souvenirs importants et ceux qui le sont moins. À garder une trace de tout (sans en avoir particulièrement conscience sur l’instant), on perd ce droit à l’oubli, tout est immortalisé, pour le meilleur mais surtout pour le pire, et on finit par se noyer dans la masse d’images que nous tenons tant à conserver. Je crois qu’il faut accepter cet oubli, maîtriser ses pulsions photographiques et ouvrir ses sens à la place. Car même si un détail nous échappe, car même si nous ne sommes plus capable de reconstituer au jour près notre passé, l’important ce sont les émotions qui nous ont traversées à un moment donné et qui nous accompagnent ensuite tout au long de la vie.

L’abus photographique est dangereux pour votre santé mentale, n’en abusez point. Vivez vos vacances pleinement, et ne passez pas votre temps à capturer des images pour essayer de montrer à quel point elles étaient réussies.

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Tour de France des photographes amateurs

Cette réflexion est tout aussi valable pour les événements sportifs qui sont déjà très médiatisés.
La concentration dévolue à photographier ou filmer ce qui se passe, ainsi que veiller à ce que personne ne vienne obstruer le champ empêche de vivre à 100% le moment présent. Il est certes toujours plaisant d’avoir une vidéo de l’événement, mais cela vaut-il la peine de perdre la primeur de ce bon moment ? A l’heure où il pousse des caméras comme des champignons sous un chêne lors d’un automne humide et où tout est médiatisé puis partagé en ligne, laissez faire les autres et profitez :)

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Pour finir un article qui met en évidence le manque de concentration qu’engendre la prise de photo : http://www.slate.fr/life/80983/photos-souvenir-oublier

La vidéo du talk TEDx en question est ici : http://www.ted.com/talks/shilo_shiv_suleman_using_tech_to_enable_dreaming.html (Ne regardez que les 2 premières minutes, le reste n’est que publicitaire. Possibilité de mettre les sous-titres en français)

PS : Pardonnez ce titre racoleur, ce phénomène est loin d’être exclusif à nos amis japonais, et je ne connais pas assez leur culture pour savoir quelle y est la place de la photographie et des souvenirs de vacances là-bas.

Perte de l’écriture

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L’écriture. Vecteur du savoir et de la culture, elle est un moyen de laisser une trace là où les paroles volent.
L’écriture permet l’échange entre les civilisations – anciennes, actuelles et futures – ainsi qu’à l’intérieur même de notre société, où elle est la base de la communication entre les personnes qui la composent.
Sans écriture, nous n’en serions certainement pas au même stade de développement. Sans écriture point de salut.

On en trouve les premières traces il y a plusieurs millénaires déjà, ce n’était au début qu’une retranscription limitée et primitive des mots, puis chaque civilisation a apporté petit à petit son lot de nouveautés, pour en arriver de nos jours à l’écriture manuscrite que l’on connaît tous, avec une feuille de papier et un stylo. Mais nous sommes à notre tour en train d’apporter une pierre à ce gigantesque édifice, avec l’introduction des claviers et des outils informatiques associés.

La technologie employée a une part très importante dans la quantité et la qualité d’écriture. Nous avons la possibilité (la chance ?) d’assister à notre échelle à un changement rapide et significatif de nos habitudes d’écriture. En effet, on n’écrit pas la même chose ni de la même façon quand on grave des plaques de marbres, quand on écrit à la plume sur des manuscrits reliés (cf la vidéo en bas de cet article), quand on tape sur un clavier ou encore quand on utilise l’écran tactile de son téléphone.
Passer d’une feuille et d’un stylo à un clavier change la donne. Pour quelqu’un qui manie convenablement les outils modernes, l’écriture est plus rapide au clavier qu’à la main. L’écriture manuscrite laisse le temps de la réflexion, l’écriture au clavier est beaucoup plus nerveuse et instinctive. La conséquence de l’erreur n’est pas la même, et inconsciemment on baisse notre garde sachant qu’on pourra toujours revenir en arrière facilement. La facilité de correction entraîne implacablement une baisse de la réflexion. L’écriture à la main oblige souvent à un brouillon, alors que pour un document informatique le brouillon et le document final ne font qu’un, ce qui est une perte de recul sur ce qu’on écrit et potentiellement une baisse de la qualité.

J’écris beaucoup plus d’absurdités grammaticales maintenant qu’il y a encore quelques années, j’en fait le constat amer chaque jour en allant vérifier le moindre terme sur lequel je butte sur Google ou dans un Bescherelle – relique d’un passé studieux –, alors que je me serais débrouillé seul sans trop de problème quand la majeure partie de ce que j’écrivais l’était encore à la main, avec une feuille, un stylo et des cartouches d’encre qui tâchent les doigts. Quand j’écris maintenant dans un logiciel sans correcteur orthographique, je doute de moi plus rapidement, habitué à ce que mes erreurs me soit soulignées automatiquement.
Mes stylos sont rangés en rang sur mon bureau, et me regardent d’un air triste chaque soir, dépités de se voir écartés au profit d’un instrument à 105 touches bien moins glamour qui fait pourtant maintenant partie intégrante de ma vie, et des vôtres. La mutation est déjà bien amorcée, notamment aux États-Unis où la majorité des collégiens ne savent plus qu’écrire en caractère d’imprimerie (source), ce qui est plus long et moins pratique, l’écriture manuscrite ne sera toujours pour eux qu’une solution de repli.

Si c’est principalement la forme qui est touché (orthographe, conjugaison), le fond est également impacté. En effet, écrivant plus vite, notre débit d’écriture se rapproche de notre débit de pensée, et pour peu qu’on ait les idées pas très bien organisées, on va écrire des choses que l’on aurait écrites différemment de manière manuscrite, voire pas écrites du tout. On fini par écrire comme l’on pense, sans réfléchir vraiment à ce qu’on écrit.
Devant tant de facilité pour écrire, la quantité augmente de manière exponentielle, et il est bien peu d’une vie pour lire tout ce qui est maintenant écrit (mais est-ce vraiment souhaitable ?).

On peut se faire cette même réflexion pour la lecture. Faire des centaines de kilomètres pour trouver le livre souhaité dans une bibliothèque prestigieuse, y rencontrer des homologues lecteurs, cela à beaucoup plus de poids que de prendre un livre sur son étagère ou de faire une recherche sur Internet. De même, il y a une différence entre une écriture dactylographiée et une écriture manuscrite. On a tendance à survoler plus facilement les textes dactylographiés car on reconnaît les formes et les empreintes des mots sans les lire dans leur ensemble, tandis que pour une écriture manuscrite il faut prendre le temps de déchiffrer les lettres, chaque écriture étant différente, ce qui donne en conséquence plus de poids à ce que l’on lit.

Pour conclure, abordons une des dernières innovation de l’outil numérique, à savoir la proposition de mot automatique en cours de frappe, à partir du début du mot ou de la phrase déjà saisi, de nos habitudes syntaxiques ou de celles de nos voisins. Cela s’appelle l’autocompletion. Voilà une solution pour rapprocher encore plus le débit de pensée et le débit d’écriture, voire même pour avoir un débit d’écriture qui dépasse celui de la pensée. On ne pense alors plus à la phrase que l’on souhaite écrire, la machine s’en charge pour nous.
Cela nous ramène à la Novlangue, qui modifie notre langage et qui fera l’objet d’un article détaillé dans quelques temps.

Si la prochaine pierre apportée à l’édifice de l’écriture est celle qui nous permettra de nous passer de clavier pour lire directement dans notre esprit (et ça arrivera, on en sent déjà les prémisses), tous les effets abordés ici seront alors complètement démultipliés, à un point qu’il nous est encore difficile d’imaginer.

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Terminons avec un épisode de l’incontournable Kaamelott qui expose très bien les problèmes d’écriture de l’époque.

Kaamelott, Livre I, ep 93 : Enluminures
(qualité médiocre de la vidéo, mais l’important n’est pas là)

Les télécrans

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[…] dans le passé, aucun gouvernement n’avait le droit de maintenir ses citoyens sous une surveillance constante. L’invention de l’imprimerie, cependant, permit de diriger plus facilement l’opinion publique. Le film et la radio y aidèrent encore plus. Avec le développement de la télévision et le perfectionnement technique qui rendit possible, sur le même instrument, la réception et la transmission simultanées, ce fut la fin de la vie privée.
Tout citoyen, ou au moins tout citoyen assez important pour valoir la peine d’être surveillé, put être tenu vingt-quatre heures par jour sous les yeux de la police, dans le bruit de la propagande officielle, tandis que tous les autres moyens de communication étaient coupés. La possibilité d’imposer, non seulement une complète obéissance à la volonté de l’Etat, mais une complète uniformité d’opinion sur tous les sujets, existait pour la première fois.
Georges Orwell – 1984 (p. 273)

Si nos TV ne sont pas encore à double sens de diffusion comme les télécrans orwelliens qui pouvaient nous surveiller en direct, elles suffisent néanmoins amplement à nous contrôler.

Exposé tel un trophée dans la pièce principale de nombreuses chaumières, le poste de télévision tient une place importante dans la vie de beaucoup de personnes. Il régule la journée, est sujet de discussions ou source de discordes.

L’écran provoque en nous une certaine fascination, un émerveillement, tel des insectes hypnotisés par une lampe. Les images qui y sont affichées ont été soigneusement choisies, les informations et les données qui y sont présentées sont récupérées et analysées à notre place, puis retranscrites tel que les conçoit le scénariste, le réalisateur ou le producteur. Chaque œuvre, quelle qu’elle soit, est par définition subjective et nous montre le point de vue de l’auteur. Rien de grave en soit, le problème vient plus du fait que le matraquage télévisuel n’apporte que rarement un point de vue différent.

Si on n’y fait pas attention, la télévision sait se faire persuasive au point de nous ôter notre esprit critique et de penser à notre place. On nous présente des conclusions sans nous montrer le raisonnement qui les construit.
Le phénomène est accentué par plusieurs choses, tout d’abord l’implication du téléspectateur, c’est-à-dire l’attention qu’on porte à la télévision. Il est très courant de l’avoir allumée uniquement en bruit de fond ou alors pour l’écouter d’une oreille quand on fait autre chose en même temps (toilette/cuisine/ménage). On se retrouve alors à l’entendre par intermittence, à l’écouter encore moins et à la comprendre très rarement. Ce n’est clairement pas une situation qui pousse à la réflexion, à entendre sans comprendre on ne fait ensuite que répéter (cf l’hypnopédie du meilleur des mondes ci dessous)

Un petit garçon, endormi sur le côté droit, le bras droit hors du lit, la main droite pendant mollement par-dessus le bord. Sortant d’une ouverture ronde et grillagée dans la paroi d’une boîte, une voix parle doucement.
— Le Nil est le plus long fleuve d’Afrique, et le second, pour la longueur, de tous les fleuves du globe. Bien qu’il n’atteigne pas la longueur du Mississippi-Missouri, le Nil arrive en tête de tous les fleuves pour l’importance du bassin, qui s’étend sur 35 degrés de latitude…
Au petit déjeuner, le lendemain matin :
« — Tommy, dit quelqu’un, sais-tu quel est le plus long fleuve d’Afrique ? »
Des signes de tête en dénégation.
« — Mais ne te souviens-tu pas de quelque chose qui commence ainsi : Le Nil est le… ? »
« — Le -Nil -est -le -plus -long -fleuve -d’Afrique -et -le -second -pour -la -longueur -de -tous -les -fleuves -du -globe… »
— Les mots sortent en se précipitant. — « Bien-qu’il-n’atteigne-pas… »
« — Eh bien, dis-moi maintenant quel est le plus long fleuve d’Afrique ? »
Les yeux sont ternes.
« — Je n’en sais rien.
« — Mais le Nil, Tommy !
« — Le -Nil -est -le -plus -long -fleuve -d’Afrique -et -le -second…
« — Alors quel est le fleuve le plus long, Tommy? »
Tommy fond en larmes.
« — J’en sais rien », pleurniche-t-il.
Aldous Huxley – Le meilleur des mondes (p. 43)

La télévision est un media « passif » contrairement aux journaux ou aux livres, elle ne demande pas la même concentration, pas le même effort de la part du destinataire du message. D’un côté nous avons des spectateurs, de l’autre des lecteurs. D’un côté des personnes qui reçoivent l’information, de l’autre des personnes qui vont chercher l’information.
Autre point, quand le téléspectateur est enfin concentré à 100% sur sa télévision, il y a de fortes chances pour qu’il considère – affalé qu’il est sur son canapé – ce moment comme un moment de détente après une dure journée de labeur, incompatible pour lui avec la réflexion et la remise en cause.

Il n’y a donc pas que le fond qui est en cause, mais la forme aussi. C’est notre rapport avec la télévision (l’objet), notre façon de consommer et la place qu’on lui accorde qui font de la télé ce qu’elle est, et non pas uniquement les programmes qui y sont diffusés.

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Fût un temps où La Fontaine exagérait et parodiait la réalité dans ses fables pour faire passer inconsciemment ses messages et ses moqueries auprès du Roi et de sa cour, les rôles sont maintenant inversés, c’est la cour du Roi qui délivrent ses messages en déformant et en parodiant la réalité.

En sortant la réalité de son contexte, en s’adonnant à la magie du montage et de la voie off, on peut décrédibiliser n’importe qui et faire passer le message que l’on veut, peu importe les images. Les acteurs et les personnages présentés ne sont alors que les complices bien involontaires de cette machinerie.

L’objectif est de montrer à la plèbe qu’elle supérieure et mieux lotie que les extrêmes qui sont présentés, pour contrôler ses besoins de changement et d’émancipation. Cela permet de façonner nos esprits, de nous montrer le droit chemin, et inversement de nous apeurer et de nous décourager pour ne pas qu’on suive un chemin alternatif.
Mais également, comme les jeux du cirque voilà 2000 ans, la télé permet de combler nos besoins d’aventure et d’évasion, et elle sert aussi de défouloir en trouvant ou en construisant des ennemis communs. Les Deux minutes de la Haine accessibles à tout le monde tout le temps.

On se construit tous en comparaison des autres, consciemment ou pas, soit par mimétisme pour la plupart, soit par opposition, mais dans les deux cas l’approche reste la même, seul l’angle change. En nous abreuvant d’images quotidiennes, on pose les bases d’une immense communauté nationale, voire mondiale, à laquelle nous essayons de nous conformer au détriment de notre communauté locale. On nous créé des filtres pour voir la réalité tous de la même façon, on nous sensibilise aux mêmes choses et on standardise nos goûts.

Si on nous montre des carottes, tout le monde parlera ensuite de carottes, certains en vanteront leur saveur et leurs bienfaits pour la santé, et d’autres au contraire évoqueront leur couleur qui les horripile. Peut être que certains oseront faire une comparaison avec des pommes de terre ou des radis, mais personne ne viendra parler de tomates.

Terminons cette article par une citation d’un livre qui forme avec les deux précédents le trio des dystopies les plus marquantes.

Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de «faits», qu’ils se sentent gavés, mais absolument «brillants» côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. […] Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de bête.
Ray Bradbury – Fahrenheit 451

Enfin, nous n’avons pas à nous plaindre, de nos jours le privilège de pouvoir éteindre sa télévision n’est pas (encore) réservé aux membres du parti intérieur.

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Musique conseillée en lisant cette article : Television rules the nation

A lire également un excellent article sur le sujet : Comment ne plus payer la redevance ?