Islande J3 : voyage au centre des oiseaux

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Il y a un bon nombre de route, pour la plupart à travers les montagnes, qui sont réservées exclusivement aux véhicules 4×4 et hauts sur pattes. Elles sont très bien signalées et ont une dénomination qui commence par F + un chiffre. Les Américains ont le « F word », les Islandais ont les « F roads ».

Et en l’occurrence, il y a une route de ce type qui permet de monter sur les hauteurs du volcan proche, celui qui clôture en quelque sorte la péninsule, le Snæfellsjökull. Volcan au sommet duquel s’est installé un petit glacier mais, perspicace que vous êtes, vous l’aviez compris, « jökull » signifiant glacier. C’est par ailleurs le volcan qui sert d’entrée vers le centre de la Terre dans Voyage au centre de la Terre.

Le Snæfellsjökull et ses coulées de lave, la tête dans les nuages.
Le Snæfellsjökull et ses coulées de lave, la tête dans les nuages.

Mais n’ayant pas un tel véhicule, je me contenterai d’en faire le tour en passant par le parc national à l’ouest. Et pour commencer, il faut traverser une zone de steppe en bord de mer qui a été choisi par des milliers et des milliers de couples de sternes arctiques pour venir nicher. Sur quelques kilomètres, le ciel est rempli d’oiseaux, mais ce qui est le plus frappant c’est que les nids sont à terre, et que les sternes ne sont pas farouches du tout. Il y en a tout autour de la route, et probablement beaucoup plus en se rapprochant de la mer, qui restent là à protéger le nid en attendant le retour de l’époux parti pêcher. Et malheureusement, elles sont nombreuses à s’arrêter ainsi au bord de la route voire sur la route, ce qui entraîne immanquablement des accidents tragiques. La signalisation est tout de même renforcée sur cette portion de route pour lutter contre cela, et des essais sont réalisés avec la chaussée peinte en différentes couleurs peu naturelles pour repousser les sternes vers des lieux plus sûrs.

Bouge de là, c'est chez moi ici.
Bouge de là, c’est chez moi ici.

On quitte les dernières maisons et les derniers oiseaux, et on s’enfonce ensuite rapidement dans un champ d’énormes rochers noirs. La mousse les recouvre par endroit, mais ils semblent vraiment avoir été expulsés par le volcan la veille, et on est tenté de regarder le ciel pour s’assurer qu’il n’y a plus de danger de s’en prendre un sur le coin de la tête.

L’Islande possède plus de 200 cratères dont plus de la moitié abrite des volcans actifs. Et il n’est donc pas surprenant de croiser, devant le Snæfellsjökull et ses 1448 mètres d’altitude un cratère qui sort de la plaine à une hauteur de 50 mètres à peine. Il se découpe parfaitement sur l’horizon, avec sa dégaine et son cratère presque intact.

Je suis un volcan parfaitement conservé, et je me la pète un peu.
Je suis un volcan parfaitement conservé, et je me la pète un peu.

Un escalier permet d’atteindre le sommet et d’observer toutes les circonvolutions de la lave solidifiée.

La lave, après.
La lave, après.

Les champs de lave et de roches expulsées s’enchaînent les uns après les autres, mais en se rapprochant des côtes on sent l’influence de la mer. Il y a quelques prairies plus vertes, et surtout les rochers anguleux laissent place à des plages de galets plutôt jolis.

L’Islande étant une île, je ne vous révélerai pas un grand mystère en vous disant que le trafic maritime y a toujours tenu une place importante, que ce soit pour la pêche locale ou pour le commerce international. Et de part les conditions météorologiques et la morphologie assez abrupte des lieux par endroit, les naufrages ont été légion. Il y a d’ailleurs à Reykjavik, près du port, une place accueillant un petit mémorial qui les dénombre, et qui pour certains relate les circonstances des événements.  On croise aussi dans plusieurs villes des monuments aux morts commémorant des pêcheurs disparus en mer.

En continuant justement, on tombe sur la plage de Djúpalónssandur. « Sandur » voulant dire sable, vous prenez le nom d’un lieu, vous y collez sandur, et puis ça vous fait une plage. Bon là ok c’est des galets, mais bon c’est conceptuel, faut pas vous arrêtez à ce genre de détail. Bref on trouve sur cette plage, complètement mangés par la rouille et éparpillés par les éléments, les restes de la carcasse d’un navire échoué là au milieu du siècle dernier.

Des galets et encore des galets. Notez la régularité surprenante des bosses sur la plage.
Des galets et encore des galets. Notez la régularité surprenante des bosses sur la plage.

Il y a beaucoup à marcher au bord de l’eau pour qui veut, mais le temps tourne et il me faut continuer pour finir le tour de la péninsule. Je remonte vers le Nord, toujours admiratif du ce panorama grandiose entre montagne, mer et soleil, et je tombe soudain nez à nez avec un mont qui surgit de nulle part, posé sur la mer, le Kirkjufell. Il surplombe le petit village de Grundarfjörður qui s’étend le long de la route. Cette montagne est majestueuse et vraiment surprenante. Elle me donne la sensation de protéger ce village, comme si elle dirigeait contre elle la force des éléments pour laisser le calme s’insinuer au fond de ce petit fjord.

De l'art de choisir l'emplacement de sa maison
De l’art de choisir l’emplacement de sa maison.

Je remonte encore, traversant de nouveaux champs de lave recouverts de mousse, jusqu’à atteindre ma destination finale du jour : Stykkishólmur. C’est une magnifique petite bourgade où l’on vient dormir pour prendre le ferry le lendemain matin. Il y a un charme particulier qui se dégage de cet endroit, où la vie s’organise autour du port, où les effluves de poissons frais se propagent au gré du vent, ouvrant les appétits sur leur passage, où les petites maisons colorées semblent posées là délicatement en harmonie avec le paysage, où une douce langueur s’empare de celui qui s’en va sur la presque-île protégeant le port pour contempler le soleil couchant qui n’arrive jamais.

Stykkishólmur ou la quête de la sérénité.
Stykkishólmur ou la quête de la sérénité.

Merci d’avoir lu jusqu’au bout, pour vous voici les moutons du jour.

Les moutons du jour.
Les moutons du jour.

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Islande J2 : fallait pas être en retard

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Les choses sérieuses commencent aujourd’hui, avec une première étape vers le Nord, et la péninsule de Snæfellsnes, en s’arrêtant du côte de Glymur, une cascade remarquable. On quitte là déjà la route N°1, celle qui fait le tour de l’Islande — la Ring road —, parcours le plus classique pour les voyageurs qui s’égarent dans ce coin du monde.

Et la chose qui frappe tout de suite, peu de temps après la sortie de la capitale, et qui nous enveloppe dans un sentiment d’apaisement certain, c’est l’absence complète de la main de l’homme dans les paysages qui s’offrent à nous. Et ce n’est pas juste le fait d’être à la campagne, non, c’est bien au-delà de ça. Il n’y a absolument aucune trace de civilisation, hormis la route qui me permet de m’enfoncer vers ce décor vierge. Pas de petits hameaux au loin, pas de champs cultivés, pas de barrière, pas de haies plantées. Et ce qui est marquant là-dedans c’est surtout que cette nature intouchée, il n’est nul besoin d’aller la chercher au fin fond d’un parc national à une centaine de kilomètres d’un village reculé. Non, on y tombe dedans quelques dizaines de kilomètres à peine après avoir quitté la capitale du pays ! Ce sentiment d’apaisement restera avec moi tout au long de la première partie de mon voyage.

Les choses sérieuses commencent
Les choses sérieuses commencent.

J’enfile mes chaussures de marche, et me voilà parti à la recherche d’une des cascades les plus hautes d’Islande, avec ses 197 mètres de haut : Glymur. L’eau à creuser un profond sillon humide et verdoyant au milieu de la roche et des steppes plus arides alentour. Dans ce décor, je ne serais nullement surpris de voir surgir des profondeurs de cette gorge un ptérodactyle ou un autre animal oublié.

Le repère des ptérodactyles islandais
Le repère des ptérodactyles islandais.

Plus bas, à l’endroit où les falaises s’ouvrent pour laisser place à des pentes un peu plus douce, on trouve quelques moutons qui jouent aux dahus.

Une fois en haut, on peut aisément traverser la rivière à gué, en se déchaussant au préalable. De là, ni la pente ni le courant ne laisse présager des 200 mètres de déniveler qui arrive quelques dizaines de mètres plus loin. Je redescends de l’autre côté de rivière, et m’en retourne tranquillement au parking, en croisant notamment un promeneur qui lui récupère son véhicule : un vélo. Courageux qu’il est.

Je continue à monter vers le nord et découvre le sud de la péninsule de Snæfellsnes, où d’un côté s’étend la mer, de l’autre quelques montagnes pointues. Et entre les deux quelques prairies, pour certaines cultivées. Et on peut rouler, rouler, et encore rouler sans rencontrer un seul village, sans croiser une seule voiture. Les montagnes et la mer s’étendent à l’infini, mais semblent en même temps tellement proches. Ce n’est pas un fond de couleur posé là, c’est un tout, un ensemble réel et tangible dans lequel on évolue, dans lequel on se sent proche de tout ça et où on a harmonieusement sa place.

On plante le décor
On plante le décor.

La route monte pour traverser les montagnes, et je découvre alors ma première route en graviers. Si les routes principales sont toutes goudronnées et bien entretenues, il reste des routes secondaires qui ne sont pas asphaltées. Ce sont des routes tout à fait officielles et publiques, mais qui n’ont manifestement pas suffisamment de trafic pour justifier le coût du goudron.

Tiens, voilà du gravier.
Tiens, voilà du gravier.

J’arrive ensuite pratiquement au bout de la péninsule, dans la petite ville de Hellissandur. Et là, à part quelques entrepôts de pêcheurs, quelques maisons un peu plus loin et un petit port, il n’y a rien. Si, juste une auberge de jeunesse, mais dans un ancien entrepôt, donc ça ne compte pas vraiment, si ?

Le patron a récupéré le local de son père pêcheur pour le transformer en auberge, et c’est plutôt fort bien réussi. D’autant qu’il s’efforce d’organiser chaque soir des activités culturelles (concert ou théâtre) dans l’arrière salle, et c’est compris dans le prix de la nuit. Bon, par contre faut arriver à l’heure. Non mais je veux dire vraiment à l’heure, parce que l’entrée se fait par la scène, donc une fois le spectacle commencé plus d’entrée possible. Ça avait l’air vraiment intéressant pourtant, il était question des légendes locales, malheureusement je ne pourrais pas vous en faire de critique (oui, vous l’aviez compris, j’ai eu 5 minutes de retard).

Et pour terminer, et parce que vous êtes sympa et que vous avez scrollé lu jusqu’au bout, je vous offre une image de mouton :

Moutons, qui n'ont qu'une notion assez flou du concept de vertige.
Moutons, qui n’ont qu’une notion assez flou du concept de vertige.

22 photos de la journée à découvrir en cliquant sur ce magnifique lien : photos J2

Islande J1 : le barbecue poissonneux

Publié le par dans Islande.

L’avion survole un morceau de terre aride et noire, où s’enchaîne les petites bosses, les creux et les flaques plus ou moins grandes. Mais de constructions humaines il n’en est nulle trace. Seul en point de fuite au loin la mer qui s’écrase contre les roches découpées par les flots, et le désert noir laisse sa place au désert bleu.
Les deux heures de décalage horaire me feront arriver à peine une heure après être parti, et une fois la voiture récupérée et le check-in dans mon hébergement terminé, il est encore tant de partir à la découverte de Reykjavik, qui ne sera pour moi qu’une très courte étape dans mon périple.

Alors premier constat, ça sent le sapin le poisson. On a l’impression que toute la ville est invitée à un barbecue géant avec du poisson. Mais en fait non, c’est simplement une odeur résiduelle à laquelle on s’habitue très vite, et qui ouvre grandement l’appétit.

Le centre ville n’est pas très étendu, et on peut se balader facilement à pieds. À commencer par sa cathédrale 100% en béton, on se croirait au Havre (si si, rappelez-vous)

La cathédrale de Reykjavik
La cathédrale de Reykjavik

On remarque assez vite une chose d’ailleurs, c’est l’absence de bâtiments anciens. Ceci est lié au fait que l’Islande a longtemps était une terre d’agriculteurs et de pêcheurs, regroupés en petits villages, et que l’exode rural s’est fait très vite et assez tardivement. Au début du XXème siècle, Reykjavik était la seule ville du pays, et ne comptait que 6000 habitants (contre 120000 aujourd’hui).

La plupart des bâtiments sont en tôle ou en bois, de taille assez modeste, à l’exception de quelques grands hôtels modernes près du port. Non loin de là justement, se dresse un bâtiment rutilant à l’architecture atypique qui se trouve être le centre de conférence Harpa, qui comprend entre autres un opéra, des salles de spectacle ou encore des boutiques.

 

Notez comment chaque carreau est différent
Notez comment chaque carreau est différent

Le temps est au soleil, et il fait bon se promener le nez à l’air. La baie est rempli de petit voilier qui profite paisiblement de la faible bise et du crépuscule qui ne vient jamais.

Un voilier dans la baie
Un voilier dans la baie

10 photos de plus à retrouver ici : photos J1.

Pourquoi moi ?

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L’homme ouvrit les yeux avec difficulté, releva la tête de la table sur laquelle il s’était affaissé. Le geste parut lui demander un immense effort, et il porta les mains à son visage pour le soutenir. Il bailla puis frotta sa joue contre son épaule gauche, avant de s’étirer de tout son long. Il bailla à nouveau. Un sourire d’aise se dessina sur ses lèvres lorsqu’il se redressa contre le dossier de sa chaise avant de s’abandonner, dans une longue expiration, à l’apaisement du demi-sommeil qui précède le réveil.

Il était tout de blanc vêtu, avec une chemise légère et un pantalon très ample. Il posa petit à petit le regard autour de lui et découvrit la pièce dans laquelle il se trouvait. Elle était d’une blancheur éclatante, aux murs comme au sol ou au plafond, spacieuse sans être immense. Hormis la table sur laquelle il était maintenant accoudé et la chaise sur laquelle il était assis, il y avait pour seul autre meuble une seconde chaise qui lui faisait face. Son regard s’attarda sur un plateau en bois, posé sur la table. Il y avait là de quoi manger et boire pour un homme affamé. Il n’hésita pas longtemps avant de le tirer devant lui, et d’engloutir avec envie les brioches et confitures présentées.

Il ne fit pas attention à la petite musique qui commençait à jouer dans son dos, et qui montait crescendo comme des gazouillis d’oiseaux sentant le soleil du printemps au-dehors. Il constata par contre, amusé, que le pan de mur face à lui prenait une teinte plus foncée. Le dessin de longues herbes d’un vert tendre apparut alors, animé par la brise d’un projecteur qu’il ne voyait pas. Il s’y attarda un instant, à peine interloqué, avant de continuer à manger avec un peu plus de calme maintenant.

Quand il fut enfin rassasié, il repoussa son plateau comme pour se lever. C’est à ce moment là que se matérialisa, dans la paroi sur sa droite, une porte qui s’ouvrit dans la seconde qui suivi. Un homme en sorti aussitôt, de manière si vive qu’on eu dit qu’il avait été propulsé en force. Il se stabilisa et s’arrêta à deux mètres du premier homme, qui avait stoppé son geste et été resté assis. Le nouveau venu resserra sa cravate rouge et ajusta la veste de son costard, qui semblait lui allait un peu trop grand. Puis il tendit la main vers l’homme en blanc, qui interloqué, mis un temps avant de la lui serrer en retour.

― Bonjour ! commença l’homme à la cravate rouge
― … bonjour.
― Vous savez qui je suis n’est-ce pas ?
― Je n’ai pas le souvenir de vous connaître.
― Bien sûr, vous ne me connaissez pas, mais vous savez qui je suis ?

L’homme en blanc ne répondit pas tout de suite, il sembla se perdre dans ses pensées et dans la contemplation des herbes toujours en mouvement sur le mur face à lui. Son interlocuteur le laissa à ses pensées, sans cesser de le regarder fixement dans un demi-sourire de politesse. Et il vit alors, à mesure que les secondes s’écoulaient, le visage de l’homme en blanc devenir livide et être tiré par des traits d’angoisse.

Il bondit soudain sur ses jambes, et se précipita contre le mur, à la recherche de la porte qui s’était ouverte précédemment pour accueillir l’homme au costard. Mais elle s’était aussitôt refermée et il n’y en avait plus trace à présent. Il continuait pourtant à chercher désespéramment, et poussait des grognements inintelligibles. Il commença à tambouriner sur les murs puis à chercher une issue ailleurs, en se jetant épaule la première contre chaque recoin de la pièce.

Les deux hommes étaient en totale opposition, l’un dans un délire d’angoisse claustrophobique, l’autre dans un calme absolu, à peine empreint d’un début d’impatience. Et ils s’ignorèrent ainsi plusieurs minutes, jusqu’à ce que l’homme à la cravate rouge reprennent la parole :

― Allons, calmez-vous monsieur !
― Non ! Non, ce n’est pas possible ! Non, ce n’est pas possible ! répondit l’homme en blanc d’une voix affolée.
― Bon, au moins vous savez qui je suis.

Les gazouillis musicaux, toujours en arrière-plan, continuaient à jouer tranquillement, insensibles à ce qui se jouait dans la pièce. Ou au contraire peut-être, trop sensible à tout cela, forçant la voix pour retomber par l’ignorance dans leur langueur initiale.
L’homme en blanc s’était effondré dans un coin de la pièce, la tête entre les genoux. Il avait le souffle court et laissait échapper quelques sanglots, tandis que ses doigts étaient agités de tics nerveux irréguliers.

L’homme à la cravate rouge vint se mettre à côté de lui, et d’une voix apaisée tenta de le raisonner :

― Allons, vous saviez que cela pouvait arriver, n’est-ce pas ? Vous y étiez préparé, comme tout le monde. Si vous avez été choisi ce n’est pas par hasard. Vous êtes parfaitement apte, tout le monde vous a fait confiance. Venez avec moi maintenant, nous avons à faire.

Il essaya de redresser l’homme en blanc en le soutenant par le bras, mais celui-ci le repoussa sèchement et se releva tout seul. L’homme au costard alla donc s’asseoir sans plus dire un mot, et fut bientôt rejoint par l’homme en blanc, qui après avoir traîné des pieds, s’accommoda lui aussi à la table. Les deux hommes étaient maintenant face à face.

― Pourquoi moi ? éclata soudain l’homme en blanc.
― Et bien vous avez été choisi, je crains de ne pouvoir vous en dire plus.
― Mais pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Qu’ai-je fait de mal ? continua l’homme en blanc, en se prenant la tête à deux mains avant de s’affaler sur la table.
― Vous n’avez rien fait de mal, vous avez simplement était choisi. Entendez bien ce que je dis, choisi. C’est un honneur qu’on vous a fait. Vous devez l’accepter et en faire quelque chose maintenant, lui répliqua l’homme à la cravate rouge.
― Mais enfin pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi moi ?
― Vous n’êtes pas obligé de le comprendre, mais vous êtes obligé de l’accepter pour continuer, répondit enfin d’une voix ferme l’homme au costard.

Cette dernière réplique mis fin de manière abrupte au dialogue qui s’était instauré. L’homme en blanc était toujours agité sur sa chaise, il tournait la tête de part et d’autre et gesticulait nerveusement. L’homme à la cravate rouge fixait intensément son vis à vis, et quand il le jugea suffisamment en paix avec lui-même, il poursuivit :

― Quand cela commencera, respirez profondément, calmez-vous, évacuez toute peur ─ ce ne sera plus à vous d’avoir peur. Tenez-vous bien droit, ayez une attitude la plus neutre possible, soyez ferme. N’oubliez pas qui vous êtes et quel est votre rôle là dedans. Maintenant déshabillez-vous.

L’homme en blanc se leva et s’exécuta, avec des mouvements lents et machinales. Il avait les yeux dans le vague, et une attitude de résignation complète. Il ôta bouton après bouton sa chemise, dans une mollesse irritante pour l’homme à la cravate rouge, qui entreprit à son tour de se déshabiller.
Quand ils se retrouvèrent tout deux en sous-vêtement, ils se rapprochèrent l’un de l’autre, et dans ce qui semblait être un protocole solennel profondément ancré en eux, ils s’échangèrent leur tenue. Puis ils se rhabillèrent, sans un mot. L’homme à la cravate rouge devint l’homme en blanc, et l’homme en blanc devint l’homme à la cravate rouge.

Quelques secondes à peine après cet échange, la porte qui s’était ouverte pour laisser entrer l’homme à la cravate rouge s’ouvrit à nouveau. Le nouvel homme à la cravate rouge, à qui le costard allait bien mieux qu’à son prédécesseur, passa la tête dans l’ouverture, avant d’entrer d’un pas mal assuré dans le couloir s’ombre qui s’ouvrait à lui. Dans son dos, le nouvel homme en blanc s’était relâché complètement sur la chaise, et goûtait au plaisir du devoir accompli.

L’homme à la cravate rouge sentit après quelques pas la porte se refermer derrière lui. Il faisait très sombre, et il progressa à tâtons sur quelques mètres. Soudain, il sentit des bras l’empoigner fermement sous chaque épaule, et le traîner subitement vers l’avant. Après un cri de surprise, il se reprit et se redressa sur ses pieds. Il ne chercha pas à se débattre ou à fuir. L’obscurité était totale, et il n’avait aucun repère, si ce n’était ces bras qui le soutenaient.

Après un petit moment de marche où il tourna plusieurs fois à droite et à gauche, il vit une lumière vive apparaître devant lui, aussi brusquement que l’ombre lui était apparu tout à l’heure. Et à peine eut-il distingué cette lumière qu’il fut ardemment projeté par la porte qui s’ouvrit pour lui.
Du regard, il balaya rapidement la pièce dans laquelle il était arrivé, réajusta sa cravate et son costard qui avaient été malmenés dans le couloir, puis tendit la main à un homme tout de blanc vêtu qui semblait surpris de son irruption soudaine.

Cargo : conclusion

Publié le par dans Cargo.

S’il est besoin d’une conclusion après ce voyage, c’est que cela a été une très belle aventure, qui ne me laissera que de très bons souvenirs. Et il est probable que je recommence !

Voici quelques questions que j’ai pu me poser, ou que qu’on peut logiquement se poser avant de faire ce type de voyage. Mes réponses se basent sur mon expérience à bord du Fort Saint Louis, cela varie certainement d’un bateau à l’autre (l’équipage n’étant pas le même) et d’une compagnie à l’autre.

Faut-il prendre à boire et manger ?
Non, des bouteilles d’eau minérale nous sont fournies dans notre cabine (équipée d’un frigo), et les repas sont très copieux. De l’avis de tous, nous avons trop mangé. Par contre si vous avez des contraintes alimentaires fortes, étant donné que le menu est identique pour tout le monde, vous risquez de ne pas tout manger. Les plats sont toutefois assez variés (viandes, poissons, légumes, féculents, desserts, fruits).

Comment monte-on à bord ?
Il y a une petite passerelle qui nous permet de monter tranquillement à bord, elle est plus ou moins haute selon l’état de la marée. Et pour les bagages, s’ils sont un peu volumineux, il y a un treuil juste à côté et l’équipage se charge de tout monter à bord.

Comment s’habiller ?
La clim est assez présente, pensez à prendre au moins un pull, et puis un k-way pour passer du temps dehors sans craindre le vent. Prévoyez aussi une paire de chaussures pour l’extérieur et une pour la cabine (pour ne pas salir la moquette).
Attention, et notamment à quai quand il n’y a pas de vent pour éloigner les fumées d’échappements du moteur, il y a des petites particules de suie qui peuvent nous retomber dessus si on en haut sur la passerelle. Ne mettez pas à ce moment là les vêtements auxquels vous tenez le plus, ou alors pensez à nettoyer rapidement.

A-t-on le mal de mer ?
Chacun étant différent à ce niveau, je ne peux que vous donner mon ressenti. Je suis malade sur les routes de montagne en voiture. Il m’arrive dans des trajets en bus de 20 à 30 minutes de descendre avant d’être arrivé car je ne me sens pas bien. Et dans le cargo, je ne me suis senti pas bien qu’une après-midi quand nous avons commencés à être en plein Atlantique. Je n’étais pas malade pour autant, j’avais juste besoin de me concentrer sur ma respiration et de prendre l’air pour aller un peu mieux. Je n’arrive pas à évaluer si les jours suivants le roulis et le tangage se sont atténués (il me semble), ou si mon corps c’est habitué. Quoiqu’il en soit il y a des médicaments contre le mal de mer à l’infirmerie, il suffit de demander au second.
La mer a aussi ses périodes de calme et de tempête, en voyageant en plein été comme dans mon cas les risques de grosses tempêtes sont très faibles.

Faut-il savoir parler anglais ?
Non, pas sur ce bateau où les officiers parlent français, car c’est à eux le plus souvent qu’on a à faire. Ceci étant dit, maîtriser quelques bases permet de faciliter un peu les échanges avec l’équipage philippin (le maître d’hôtel par exemple), mais ce n’est pas un pré-requis.

Y a-t-il des conditions particulières à remplir ?
La seule condition que je vois, c’est celle d’être en bonne forme physique et de savoir déambuler sur le bateau sans problème (capable de monter des escaliers parfois un peu glissant par exemple). Il est demandé un certificat médical un mois avant le départ pour s’assurer de cela, car il n’y a aucun médecin à bord. Le second suit des stages de secourisme et il y a une infirmerie à bord, et de plus en cas de problème grave il y a un lien direct qui est fait avec un service spécialisé de l’hôpital de Toulouse pour avoir l’avis de médecins en direct.
Et à côté de cela, il y a tout un tas de paperasses à remplir qui peuvent faire un peu peur (décharge de responsabilité, etc), mais ça reste purement législatif.

Ne s’ennuie-t-on en pleine mer ?
Une des passagères se plaignait régulièrement de trouver ça un peu monotone (mais c’est relatif, c’était loin d’être la déprime totale), pour ma part je ne suis absolument pas ennuyer une minute (à part l’après-midi où je n’étais pas bien). Et si vous me demandez ce que j’ai bien pu faire durant ces 11 jours de voyage, je suis bien embêté pour vous répondre, car je n’ai pas fait grande chose justement. Cela est certainement dû au fait que la notion de temps est différente, qu’on n’a plus la même nécessité à « remplir » sa journée, et qu’on la subit, dans le sens où on n’est plus qu’un simple observateur sans aucun moyen d’action pour sortir de cet espace clos.
Pour vous donner une idée, j’avais embarqué 8 livres dont plusieurs pavés, une quinzaine de films sur mon ordinateur ainsi que de quoi écrire. Résultat j’ai lu 2 livres, regardé 3 films et rien écrit hormis ce carnet.
Voici quelques idées de choses qui peuvent être faites à bord :
– discuter avec l’équipage (pendant les heures creuses de travail)
– vous promener sur le bateau, et vous isolez de tout en allant devant
– observer la mer, les poissons, les oiseaux et les mammifères !
– faire du sport (musculation, course à pied ou ping-pong si vous avez comme moi la chance de tomber sur un passager qui affectionne ce sport), durant les horaires de travail la salle est toujours libre.
– lire : livres perso ou à piocher dans la bibliothèque du bateau (500 livres environ à vue de nez) ou du commandant (200 livres environ, dont beaucoup de BD)
– regarder les films où les séries qu’on a jamais eu le temps de voir : à prévoir avant ou à piocher dans le dvdthèque du commandant (200 dvd environ)
– tenir un journal de bord
– profiter de l’isolement pour s’adonner à ses passions créatives (photo, peinture, broderie, etc) ou non, même si cela nécessite un peu de matériel car on peut embarquer jusqu’à 100kg (attention au retour en avion par contre).
– dormir
– méditer
– etc

Si vous avez d’autres questions, faites m’en part dans les commentaires, j’y répondrai avec plaisir :)

Cargo, J11 : le Bout du monde

Publié le par dans Cargo, Carnets de voyage.

Plein Est ce matin
Plein Est ce matin

Enfin un lever de soleil presque dégagé ce matin. C’est un moment particulier pour le voir, il ne sort pas de derrière un immeuble ou une colline, il sort de derrière le Bout du monde ! On le voit alors non pas comme une simple source de lumière, mais tel qu’il est vraiment : un astre. On le comprend en le voyant ainsi. On peut le regarder droit dans les yeux sans crainte, on distingue nettement sa rondeur parfaite, et surtout sa vitesse. Il croît dans le ciel à une allure folle, preuve en est qu’il tourne autour de nous. Enfin, il me semble.

Je descends prendre mon petit-déjeuner quand soudain une passagère s’écrit « Terre ! Terre ! ». Je remonte, j’attrape mes jumelles et je cours à tribord. La Terre est là ! C’est un moment d’euphorie où les passagers se massent contre le bastingage pour contempler ce petit bout de terre qui a surgi de derrière le Bout du monde. La tristesse de laisser ce monde sans fin fait place, l’espace de quelques instants, à une excitation certaine. Nous ne sommes pas perdus, nous pouvons nous accrocher à quelque chose de solide à l’horizon, nous avons trouvé ce pourquoi nous nous sommes lancés à l’aventure. J’éprouve un instant ce qu’ont dû ressentir les hommes de Christophe Colomb (et leurs prédécesseurs) en apercevant une terre après un mois de traversée, cette surprise, ce soulagement, cet émerveillement de retrouver le connu qui jaillit du néant.

Terre !
Terre !

Il s’agit de l’île de la Désirade, qui s’avance comme avant garde de l’île principale de la Guadeloupe. Peu à peu apparaissent les autres îles autour de nous, et bientôt la fin du Bout du monde se matérialise, puis nous barre la route. Il n’y a plus qu’un choix possible malheureusement, c’est celui d’accoster. L’excitation est toujours là, mais mêlée à la mélancolie de quitter le navire, de perdre cet horizon sans fin auquel on s’habitue très vite.

Pilote on board !
Pilote on board !

Commence alors les préparatifs de l’entrée au port qui me sont maintenant presque familiers. Le pilote est déposé par un petit bateau rapide (la pilotine), il monte l’échelle de corde pour arriver à bord et rejoint aussitôt la passerelle. Puis encore ici, nous assistons au slalom entre les bouées rouges et les bouées vertes qui délimitent l’entrée au port. Et je suis encore une fois surpris par la manœuvrabilité d’un tel navire. Sous les ordres du pilote, nous prenons des virages à 90 degrés, et ça tourne très vite et très bien. Il échange an anglais avec le timonier philippin, pour lui donner soit un nouveau cap (« three zero five », soit 305, le degré d’orientation par rapport au Nord, donc ici Nord-Ouest), soit un changement d’angle par rapport au cap actuel (« Starboard 10 », tourne à droite de 10°).

Pointe-à-Pitre nous voilà !
Pointe-à-Pitre nous voilà !

La particularité ici c’est la taille réduite du port, et le fait que pour l’atteindre il faut suivre un parcours très précis qui nous fait passer tout près du port de plaisance, des plages privées et des résidences que j’imagine hautement cotées. La comparaison avec le cargo, a priori pas très glamour, est assez cocasse.

Le bout du Bout du monde
Le bout du Bout du monde

Voilà, c’est au bout de ce quai que se termine l’aventure. J’ai trouvé mon Bout du monde.

Cargo J10, bleu Outremer

Publié le par dans Cargo, Carnets de voyage.

Depuis quelques jours, on sent l’arrivée approcher. L’air change, il devient plus chaud et surtout plus humide. La mer aussi, a pris une couleur bleu outremer, c’est le cas de le dire. Elle semble aussi moins opaque, et quand le soleil est au plus haut, on aperçoit les rayons du soleil qui y pénètre pour aller éclairer les profondeurs.

Nous croisons aussi de plus en plus d’algues à la dérive, par petites bandes dispersées ou par énormes plaques. Un avant goût de celles qui arrivent sur les plages de la Guadeloupe ou des échappées de la mer des Sargasses ?

Des algues à la dérive
Des algues à la dérive

Et surtout quelques oiseaux, nous n’en avions pas croisé depuis longtemps.

Oiseau qui vire de bord
Oiseau qui vire de bord

On peut les voir tourner autour du bateau, jouer avec le vent, planer, virer de bord subitement, puis piquer d’un seul coup dans l’eau, bec en avant pour attraper de quoi manger.

Je viens de passer deux heures devant, seul avec la mer, pour essayer de profiter au mieux de cet ouverture vers l’horizon lointain. J’ai un peu peur de ce que sera le débarquement demain, tant le mouvement de la mer est bien ancré dans mon corps maintenant, et tant je trouve de la sérénité à évoluer dans ce monde qui n’a pour limite que l’infini. Que sera le retour à terre ?

La chaîne de la mer se termine demain
La chaîne de la mer se termine demain

Mais demain est un autre jour, comme il disait James, aujourd’hui j’en ai profité pour lire tranquillement au sommet de la proue, au vent. Le soleil étant caché, je n’ai même pas eu à craindre les coups de soleil, c’était le plan parfait ! Et puis je suis enfin arrivé à capturer de meilleures images de poissons volants !

Un poisson-volant, avec des algues à gauche
Un poisson volant, avec des algues à gauche
Le même, qui continue son chemin
Le même, qui continue son chemin

On distingue nettement 2 « ailes » principales, puis derrière 2 autres plus petites.

Cargo J9 : dans l’Antre du feu

Publié le par dans Cargo, Carnets de voyage.

La température s’est nettement réchauffée, et je peux dormir avec plaisir en gardant ouvert mon hublot (sans avoir de problème de moustiques).

Ceci n'est pas un lever de soleil
Ceci n’est pas un lever de soleil

J’ai raté le lever du soleil, enfin je n’ai pas raté grand chose car l’horizon était encore très nuageux. J’ai pu profité par contre de la fraicheur des premiers rayons de soleil et de la chaleur du vent, qui annonce la fin de la nuit. Curieux comme le vent de la nuit est plus chaud que celui de la journée. Probablement une question d’inertie thermique.

Poisson-volant
Poisson-volant

Encore beaucoup de poissons volant ce matin, mais ils sont très difficiles à prendre en photo, car très petits, très rapides et surtout complètement inattendus. La tâche blanche en haut à gauche ici n’est pas un artefact visuel, ça en est un, qui ressemble à un papillon, ce sont ses ailes qui réfléchissent la lumière. Il faut imaginer des libellules qui sortent d’un seul coup de l’immensité de la mer, qui se matérialisent sous nos yeux, qui battent frénétiquement des ailes pour se maintenir juste au dessus de l’eau, qui ricochent même parfois dessus, qui suivent une vague dans le sens de la longueur comme un surfeur puis qui replonge tête en avant dans les flots. Oui, une libellule qui fait du surf, c’est la meilleure image que vous pouvez en avoir.

Je me demande d’ailleurs pourquoi font-ils ça ? Est-ce pour fuir face à prédateur ? Est-ce pour définir le mâle dominant ? Est-ce pour séduire les femelles surfeuses ? Mais mon hypothèse la plus plausible est qu’ils font ça juste pour la frime quand on passe, et que quand il n’y a aucun cargo dans les parages ils se la coulent douce entre deux eaux.

Nous avons aussi eu droit à une visite de la salle des machines, avec l’ingénieur en chef. C’est l’occasion pour nous autres pauvres passagers naïfs de descendre voir ce qui se cache dans le ventre de notre navire, de découvrir ce qui nous donne de l’électricité pour profiter du confort de la vie moderne et ce qui nous permet d’avancer au lieu de dériver sur l’océan tel un radeau sans méduses.
Et ce qui marque en premier, c’est la taille. La taille immense de la salle qui accueille le moteur, et dont on ne soupçonne aucunement l’existence quand on vit à bord, car on n’accède jamais aux cales. Nous sommes dans la partie immergée de l’iceberg. Il y a pas moins de 3 niveaux différents dans la salle, chacun permettant d’atteindre et de contrôler une partie différente du moteur 8 cylindres. Nous passons d’ailleurs à côté de pistons de rechange (il y a un stock assez important de pièces de rechange embarquées à bord, pour parer à toute éventualité en pleine mer), ils font plusieurs mètres de haut. Le moteur en lui même, dont on comprend mieux la forme en descendant les étages, doit mesurer une dizaine de mettre de haut ! Et pour finir avec les chiffres, l’unique hélice qui nous propulse a un diamètre de 7,5 mètres.

Des boules quies nous sont fournies avant de rentrer, et elles ne sont pas de trop, car les bruits de la mécanique monte rapidement assez haut dans les décibels. De plus la chaleur à certains endroit atteint les 45°. Nous croisons quelques membres de l’équipage en plein travail dans l’atelier ou auprès des nombreuses autres machines, entre les générateurs électriques, les centrifugeuses, la chaudière, etc, un casque anti-bruit sur les oreilles. Il y a de quoi s’occuper, bref, ce sont un peu les mines de la Moria en version maritime si vous voyez le tableau, les gobelins en moins.

Ça gargouille sévère
Ça gargouille sévère

Voici ce que donne en sortie toute cette mécanique, nous permettant d’avancer au final assez vite.

Une remarque que je me suis faite d’ailleurs il y a peu, c’est que c’est assez particulier comme comportement, celui de partir à l’inconnu comme ça, de se projeter sur ce qu’il y a de l’autre côté. Je ne sais pas si c’est un trait partagé par beaucoup d’autres espèces animales, cela nécessite une grande confiance en ces semblables de même qu’en les outils construits ou les techniques partagées à travers les âges. Car quand bien même il s’agit d’une ligne régulière, que les chemins sont parfaitement connus, que les bateaux sont sûrs et les accidents très rares, on reste perdu au milieu de nulle part. On garde les apparences et le confort d’une vie d’homme moderne, mais cela tient à peu, on n’en reste pas moins 40 personnes enfermées ensemble dans un espace clos, livrés à nous-mêmes, sans autre échappatoire que la chute mortelle dans l’eau, soumis au bon vouloir des éléments et de la technique. En un certain sens, cela relève de la folie.

Voilà peut-être ce qu’est voyager en cargo aussi, c’est ressentir cette fragilité, se remettre à notre place dans l’échelle du monde.

La piscine
La piscine

En ce samedi soir, c’est la fête à bord aussi, puisque c’est jour de barbecue. On couche le soleil, on allume les lumières, on se cale à côté de la piscine et c’est parti. On en oublierait presque qu’on est à bord d’un bateau, perdu dans l’océan. C’est l’occasion de casser les barrières l’espace d’un temps, où officiers, équipages et passagers se côtoient autour d’un verre et d’une brochette à faire soi-même. Le capitaine nous fait justement part de sa gestion de l’alcool à bord, il préfère la tolérer dans certains cas comme celui-là et la surveiller, plutôt que de l’interdire complètement sachant que ce sera fait dans le dos alors. Car en tant que capitaine il est entièrement responsable de ce qui se passe à bord, que ce soit pendant les heures de travail mais aussi celles de repos, car dans les deux cas c’est toujours sur le lieu de travail.

À ce propos, les marins français ont des contrats qui répartissent ainsi leurs périodes de travail : 2 mois à bord, 2 mois à terre. Et à bord il n’y a pas de week-end ou de jours fériés, on travaille tous les jours. Mais pour les philippins, qui n’ont pas les mêmes contrats, c’est par période de 6 mois (pour les officiers) ou de 9 mois (pour l’équipage) d’embarquement d’affilée.

Cargo J8 : la Fin du monde

Publié le par dans Cargo.

Bon c’est bien sympa les journées de 25 heures, sauf que mon corps ne comprend pas comment ça marche. Du coup je tombe de sommeil à 21h, et je me réveille à 3h30…

Dans la mer du matin, j’ai la chance d’apercevoir des poissons volants. Ils surgissent de l’eau, seul ou en bande de 3 ou 4, agitent leurs nageoires-ailes pour se maintenir au dessus de l’eau quelques secondes, puis replongent tête la première dans une vague qui les emmène loin de mes yeux. Ils sont pareils à des libellules, dont les ailes battent très vite et réfléchissent le soleil. De là où je suis j’estime leur taille à 5 ou 10 centimètres maximum, et j’en ai juste aperçu un de 20 centimètres peut-être.
Une des passagères a de son côté aperçu une tortue !

Les autres passagers justement, à Montoir nous avons embarqués un couple de retraité qui fait un voyage d’un mois pour leur retraite (monsieur était marin dans sa jeunesse), c’est à dire le tour complet Montoir – Pointe-à-Pitre – Fort de France – Pointe-à-Pitre – Dunkerque – Rouen – Le Havre – Montoir, ainsi qu’une mère et son fils qui partent emménager en Guadeloupe. Ils ont avec un eux un container qui contient leur voiture et les effets personnels qu’ils n’ont pas vendus en partant de France.

Littérature, à nous deux
Littérature, à nous deux

L’activité du jour, pour le pauvre aventurier lecteur que je suis, en vadrouille perdu sur l’océan, consiste à trouver l’endroit idéal pour avancer mes lectures en cours. Il faut au moins l’après-midi entière pour répondre à cette question. Côté bâbord à l’ombre ? Non, avec le vent il fait un peu frisquet. A tribord alors ? J’embarque le transat de l’autre côté, et m’installe en plein soleil. Ça tape fort, j’ai les pieds et les épaules toutes rouges. Bon, ça sera dans la cabine, sur le canapé. Pfiou, c’est difficile la vie.

Ceci n'est pas un William Turner
Ceci n’est pas un William Turner

Ce soir encore les nuages nous cache le soleil quand il s’en va. Si je me lève encore tôt demain, j’en profiterai pour aller voir si c’est pareil quand il se lève. Et oui, mon concept d’horizontalité est assez subjectif.

Je suis surpris par la pluie pour ma balade digestive d’après-repas, nous passons juste sous un ensemble de nuages noirs qui nous livrent une bonne averse. Et comme les autres nuages s’étaient préalablement tous curieusement rassemblés sur le bord de l’horizon, cela donne lieu à une ambiance assez surréaliste de fin du monde, avec les lueurs orangers du soleil en arrière plan, des moutons de nuages bas couvrant tout l’horizon, et des nuages noirs rapide passant au dessus de nous.

Ceci n'est pas la fin du monde
Ceci n’est pas la fin du monde

L’averse ne dure pas, les nuages au dessus de nous s’écartent, et quand les derniers rayons du soleil s’en vont par delà le bout du monde, apparaît le ciel nocturne et ses merveilles. Il n’y a pour seule pollution lumineuse que celle que produit le bateau lui-même, et elle reste faible. Et c’est toujours aussi fascinant, même pour qui l’a déjà vu, d’observer ces milliers d’étoiles, qui nous regardent à leur tour, toutes selon leur angle différent. Et en ce mois d’août, c’est aussi la saison propice pour observer les étoiles filantes, qui fusent effectivement de toutes parts !

Cargo J7 : Monseigneur l’astre solaire

Publié le par dans Cargo.

Qu’il est bon de se réveiller (à 5h30 certes) avec le soleil dès le petit jour ! Au placard le pull, je crois que nous avons passé les Açores, le temps s’est clairement réchauffé.

La vie à bord s’organise de façon assez claire, 8h petit déjeuner, 12h15 déjeuner, 19h30 diner. En dehors de cela on est complètement libre de vagabonder où bon nous semble. Il faut simplement se renseigner s’il n’y a pas de travaux en cours quand on veut faire un tour à l’extérieur sous les containers (le chemin de ronde). Le « château » (c’est comme ça que s’appelle dans le jargon la tour avec les cabines et les zones de vie commune) se compose de plusieurs niveaux. Dans les cales nous avons accès à la salle de sport, sur le pont A il y a des bureaux pour gérer la partie commerciale des opérations et qui est utilisée notamment pour les embarquements/débarquements. Sur le pont B, nous trouvons la cuisine et deux salles à manger (une officier et l’autre équipage). Sur les ponts C et D se trouvent les cabines de l’équipage. Les cabines passagers sont toutes sur le pont E, avec quelques cabines officiers. Et enfin sur le pont F se trouvent les dernières cabines des officiers et une salle de télécommunication (là où se trouve l’ordinateur dédié au mail notamment). Au dessus se trouve la passerelle où se relaient en permanence au moins 2 personnes, nuit et jour. Un ascenseur permet de monter du pont A au pont F, mais il est tout aussi simple de prendre l’escalier interne ou les escaliers externes (un de chaque côté).

Qu'est-ce qui se cache là dessous ?
Qu’est-ce qui se cache là dessous ?

Le Fort Saint Louis a la particularité d’être assermenté par Météo France pour lancer des ballons sondes, qui embarquent quelques instruments de mesure et qui s’envolent jusqu’à 30km de haut. Un lancer est effectué toutes les 12 heures, et nous avons la possibilité pour la première fois d’en voir un en direct ce matin. Une seule personne suffit pour le préparer, le ballon vide est placé dans  une caisse ronde, fermée par une bâche.

Ceci n'est pas un OVNI
Ceci n’est pas un OVNI

Il est ensuite rempli d’hélium, on y attache les instruments de mesures et puis hop, on le lâche et il s’envole très vite loin de nous.

Le menu du jour
Le menu du jour

Qui pourrait me dire sincèrement comment ne pas faire la sieste après un tel repas (sachant que l’entrecôte faisait bien 250g, et que la part de gâteau était énorme), avec un verre de vin, un soleil haut dans le ciel qui commence à cogner très fort et un doux roulis qui nous berce ? Comment résister à un tel appel à la sieste ?

Ne me demandez pas le lien entre le voilier sur le menu et notre bateau, il n’y en a pas. Nous avons droit tous les jours à une photo qui n’a rien à voir, ça doit être un stagiaire philippin qui s’amuse avec Word et la banque d’image. Je vous passe d’ailleurs la photo du menu pour l’équipage, eux aussi en ont une différente chaque jour, et ce n’est pas un bateau…

Cache cache avec les nuages
Cache cache avec les nuages

Nous sommes absolument seuls dans cet espace infini. Infini mais non monotone. L’espace est vivant, il se remodèle sans cesse au grès du vent, des nuages, du soleil, de notre passage, des animaux qui surgissent à l’improviste depuis le ciel ou depuis la mer. Il y a toujours de nouvelles formes, de nouvelles couleurs à découvrir et à essayer de comprendre. Chaque instant est unique.
Nous avons passé aujourd’hui la moitié du trajet je crois. Malheureusement.

J’ai aperçu un autre bateau au loin, et comme celui que nous avons croisé hier, nous l’avons doublé, et pas qu’un peu. Nous allons assez vite pour un cargo, étant donné notre retard à combler Et puis j’ai vu aussi quelques geysers lointains, ainsi qu’une queue rentrant dans l’eau, mais je n’ai pu déterminé à qui elle appartenait (à un animal marin, oui certes).

L’horizon est joueur, il nous laisse voir des nuages au raz de l’eau, qui donne l’impression d’apercevoir une terre au loin. Il n’en est rien, c’est juste la terre qui est courbe, et l’horizon en terrain découvert comme ici est absolument fini, il ne nous montre que ce qui se trouve à moins de 20 km de nous. Plus loin, ce qui est dans le ciel nous paraît plus bas, et comme ici nous donne l’impression d’être posé sur la mer.
Malgré un joli soleil et un ciel relativement dégagé, nous n’avons jamais eu la chance d’avoir un couché de soleil parfaitement clair pour l’instant, avec l’astre solaire venant se jeter corps et âme dans la mer, et nous empêchant par la même d’apercevoir le fameux rayon vert.

Soleil du soir espoir
Soleil du soir espoir